Qui sont nos gardiens de voitures au Maroc ?

Écrit par mekanikus

gardiens voiture maroc

Très peu d’études ont été organisées par les chercheurs en ce qui concerne le gardiennage de voiture.

Pourtant il s’agit d’un pan clé de l’économie parallèle au Maroc. En effet, le gardiennage de voiture emploie des milliers de personnes au Maroc, une catégorie sociale peu connue et peu approchée. Qui est donc cette catégorie sociale ?

Mekanikus a mené une enquête sur un échantillon représentatif de 30 gardiens de voitures se trouvant à différents emplacements de la ville de Casablanca.

Au Maroc, le gardiennage informel de voitures est le reflet d’un phénomène encore plus profond qui est le chômage. Les plus récents chiffres délivrés par le haut Commissariat au Plan (HCP) dans sa note d’information sur la situation du marché du travail au Maroc semblent d’ailleurs confirmer cette donne.

La population active en chômage est passée de 1.077.000 à 1.191.000, ce qui représente 114.000 chômeurs en plus, pour une moyenne d’âge comprise entre 18 et 30 ans. Le recours au gardiennage au Maroc contribuerait donc à la diminution des effets du chômage.

Un phénomène qui prend de l’ampleur avec la croissance du parc automobile

L’augmentation du nombre de voitures dans nos grandes villes à une moyenne de plus de 110.000 nouveaux véhicules mis en circulation chaque année (chiffres de l’Association des Importateurs et des Vendeurs Automobiles au Maroc (AIVAM)), conjuguée au déficit en nombre de parkings régularisés, crée donc un besoin latent chez les automobilistes.

A cela s’ajoutent les vols répétés de voitures ou d’accessoires de voitures (radios, insignes, enjoliveurs…). Cette situation est massivement récupérée par des personnes qui n’ont pas de ressources fixes ni d’emploi, et qui doivent subvenir à leurs propres besoins ou à ceux de leurs familles dans une métropole comme Casablanca, qui compte parmi les villes les plus chères du Royaume (voir les plus récents chiffres publiés par le Haut Commissariat au Plan sur les revenus des ménages).

Le gardiennage de voitures devient donc une nécessité sociale pour les propriétaires de voitures, et une activité économique pour les gardiens.

Une corporation qui travaille de façon plus ou moins informelle

Le métier de gardien de voiture s’est développé un peu à l’image d’une corporation qui opérerait de façon informelle. Les gardiens travaillent pour leur propre compte ou pour celui d’une personne qui loue le parking auprès des autorités communales, moyennant une redevance.

Cette dernière se proclame responsable de gardiennage d’une parcelle de route, d’un endroit qui peut aussi être un terrain vague, d’un parking, ou même d’une plage.

Les gardiens privilégient les endroits à fort achalandage de véhicules comme par exemple les hôpitaux, les administrations publiques, les banques, les places et monuments historiques…

Parfois, des parkings sauvages sont improvisés ponctuellement par des gardiens lors d’événements (devant la grande Foire Internationale de Casablanca par exemple, durant les organisations de soirées, ou encore devant le cirque du quartier d’El Hank, pour ne citer que ces exemples…).

En l’absence d’une réglementation claire et définie, les parcelles de gardiennage font parfois l’objet de disputes ou de bagarres entre différents gardiens. Certains d’entre eux, qui ne sont pas originaires de Casablanca, lorsqu’ils partent durant les vacances de l’Aid El Kébir à leur région natale, s’assurent que leur parcelle sera gardée par l’un de leur proches afin qu’elle ne soit pas occupée par un tiers.

Les gilets oranges : un nouvel uniforme !

On reconnait les gardiens de voitures de jour le plus souvent à leurs gilets fluorescents, leurs sifflets et leurs casquettes, tandis que les gardiens de nuit sont eux généralement vêtus de longs manteaux, de bonnets et armés de gourdins.

Les gardiens de voitures de nuit appliquent un type de gardiennage souvent apprécié par les habitants de quartiers, qui les rémunèrent mensuellement.

Qu’ils soient de jour ou de nuit, certains gardiens arborent des badges d’identification et délivrent des tickets de paiement aux clients, tandis que d’autres opèrent dans la clandestinité la plus totale, loin de la supervision des autorités communales. Tous apparaissent dès que l’on veut quitter le stationnement.

Les gardiens de voitures fixent des tarifs variables et les imposent aux automobilistes. Ces tarifs vont d’un minimum de 2 dirhams à 10 dirhams au niveau de certains emplacements.

Des profils variés

Les personnes exerçant le métier de gardien à Casablanca possèdent des profils sociaux variés. Durant notre enquête, nous avons pu constater qu’ils provenaient d’origines très différentes (Nord ou Sud du Maroc), mais presque toujours de milieux sociaux précaires et difficiles.

Il peut s’agir d’une mère de famille veuve et sans ressources, de personnes âgées ou en situation d’handicap physique. On retrouve également dans notre échantillon d’anciens repris de justice reconvertis en gardiens après avoir purgé des peines privatives de liberté et qui à cause de leurs antécédents judiciaires n’arrivent pas à trouver un emploi ou à amorcer une insertion professionnelle.

Il peut parfois aussi s’agir de jeunes de quartier qui veulent obtenir de l’argent de poche… Il est en tout cas très difficile de dresser un constat exhaustif concernant les différents profils exerçant ce métier.

Du gardiennage, mais aussi des services annexes !

Les gardiens peuvent également proposer aux clients de laver leur voiture. Ils peuvent également déployer d’autres services (aider au déménagement d’un habitant du quartier, aller chercher la bonbonne de gaz, transporter les paniers de course…).

Les rapports qu’entretiennent les gardiens avec les automobilistes sont souvent flous et peuvent parfois être très cordiaux, comme ils peuvent être sujets à des disputes ou à des mésententes (sur le prix notamment ou suite tout simplement à des incompatibilité d’humeurs…).

Un marché parallèle qui échappe totalement à l’État

Le gardiennage de voitures est la source de recette de millions de dirhams qui échappent chaque année au contrôle des services des impôts. Les gardiens de voiture agissent un peu comme de petits micro-entrepreneurs qui s’adjugent chacun une part de ce marché juteux.

Si quelques-uns sont autorisés par des instances communales pour gérer certaines artères de la ville, moyennant le paiement à l’Etat de sommes d’argent symboliques pour avoir une autorisation de gestion de ces parkings, d’autres travaillent dans l’illégalité la plus absolue.

Beaucoup de gardiens possédant des autorisations de gardiennage, les ont obtenu en entretenant des relations avec les agents de sécurité ou avec des élus communaux ou même des partis politiques. Souvent, ils les conservent en servant de relais d’information aux agents de sécurité et en agissant comme les “yeux et les oreilles” des autorités publiques.

Au Maroc, l’occupation de gardiennage de voiture n’est pas un métier “choisi”. Il s’agit plutôt d’une “entreprise contrainte” et non “volontaire”.

Un métier toléré par les pouvoirs publics, mais pas apprécié

Selon notre enquête, si le gardiennage de voitures ne contribue pas sensiblement à améliorer la vie sociale des gardiens, néanmoins, il leur permet de subvenir à leurs besoins fondamentaux, et à ceux de leurs familles.

C’est donc un métier à consonance sociale et qui répond en même temps à un besoin exprimé par les automobilistes : celui de pouvoir garder leurs voitures.

Rappelons que depuis 2006, des sociétés s’occupent de gérer les activités de stationnement dans des villes comme Casablanca ou Rabat. Des zones à horodateurs ont été installées afin de lutter contre le gardiennage informel qui coûte chaque année des millions de dirhams de recettes à l’Etat.

Le rapport du Plan de Déplacement Urbain (PDU), publié en 2006 par le Conseil de la Région de Casablanca recommandait à l’époque : ” d’intégrer le stationnement géré par les gardiens dans un cadre formel; ou de construire des ouvrages nécessaires pour faire face aux besoins “. La ” construction d’ouvrages nécessaires ” supposait des investissements importants en foncier et en fonds pour la création de parkings à forte capacités un peu partout dans la ville.

C’est donc finalement la première solution qui fut retenue. Un appel d’offre fut lancé et des entreprises de gestion de stationnement s’occupent désormais de cette activité à plusieurs emplacements notamment dans le centre de la ville.

Certains des gardiens qui travaillaient auparavant à ces emplacements sont aujourd’hui des salariés de ces entreprises et y travaillent de façon formelle, avec toutefois un salaire basique (2200 dirhams par mois).

D’autres ont du changer d’emplacement, voire même de métier pour pouvoir continuer à subvenir à leurs besoins. Aujourd’hui, les gardiens que nous avons questionnés dans le cadre de notre enquête confirment en majorité qu’ils se sentent “concurrencés” par ces entreprises.

Pour la majorité des gardiens questionnés (26 sur un échantillon de 30), ces entreprises ne s’occupent “que du stationnement et non du gardiennage, puisqu’il n’y a pas de gardien”.